Notre humanité s’est lancée dans la course au monde parfait. Toute limite semble devoir être niée, voire supprimée, même si cela va à l’encontre de l’ordre naturel. L’intervention sur le vivant a été rendue possible grâce au développement de la biologie moléculaire, en particulier avec la découverte de l’ADN. Désormais, il est possible d’intervenir sur le patrimoine génétique pour l’améliorer ou le modifier selon les besoins.
Que sera notre monde de demain ?
Sera-t-il toujours peuplé d’êtres humains au sens propre du terme ou d’individus façonnés par la technologie ? L’identité humaine et sa représentation apparaissent aujourd’hui menacées.
Reconnaissons tout d’abord que les biotechnologies présentent une grande ambivalence :
- Comme atout, elles ont révolutionné le domaine sanitaire à travers le développement de nouvelles procédures thérapeutiques et diagnostiques. La maladie n’est plus perçue comme une fatalité. Le diagnostic moléculaire permet d’identifier rapidement les pathologies, favorisant ainsi une meilleure prise en charge des patients. Les dispositifs médicaux sont aussi à la portée des personnes souffrant d’un handicap physique. La biotechnologie est même parvenue à ralentir le processus du vieillissement et à prolonger l’espérance de vie.
- Malheureusement, il y a aussi le revers de la médaille. En effet, malgré ses bienfaits incontestables, le progrès biotechnologique suscite l’inquiétude d’une possible déshumanisation lorsque l’homme est perçu comme un objet technique manipulable, pouvant servir à des expérimentations scientifiques et non comme une entité digne et sacrée.
La morale kantienne nous rappelle pourtant que tout homme doit être traité comme une fin en soi et jamais comme un moyen. Or, nul n’ignore que le diagnostic préimplantatoire favorise la sélection embryonnaire et ouvre ainsi la voie à l’eugénisme libéral.
Réduire l’homme à un objet soulève un problème de perte d’identité. Il en résulte une confusion entre l’apparence extérieure et l’identité intérieure. En outre, la biotechnologie peut favoriser la discrimination génétique, car tous ne peuvent bénéficier des soins. Et le choix des embryons sape le principe d’égalité entre les êtres humains. Le danger est que les uns pourraient se croire mieux conçus que les autres…
Défendant l’autonomie et la dignité humaine, le philosophe allemand Habermas souligne que chaque être humain naît avec un patrimoine génétique qui lui est propre. Et que donc toute intervention sur ce patrimoine prive l’individu de sa naturalité biologique et de son autonomie. Il critique le scientisme qui, selon lui, prétend se poser comme unique fondement de toute connaissance. Le scientisme cherche à résoudre tout problème par la technique. Or, la rationalité scientifique devient une rationalité de la domination ; dépourvue de moralité, elle compromet la perception de notre statut d’êtres égaux. Habermas plaide pour une éthique de l’espèce humaine basée sur la prudence et la modération, ayant pour mission de protéger le statut de l’être humain en tant qu’être libre, capable de se comprendre et doté d’une capacité morale.
Nous pensons bien sûr que la biotechnologie est devenue une évidence et qu’elle fait désormais partie de notre quotidien, vu qu’elle intervient dans les secteurs indispensables à la vie de l’homme. Il revient donc à chacun d’en faire un usage responsable et d’apprendre à s’accepter avec ses limites, lesquelles constituent notre signature, notre unicité.
